CHAPITRE IV
Elle chantonnait à voix basse. Pour elle, peut-être aussi pour l'enfant.
— Gisella, dis-je doucement, tu n'as rien à craindre. Nous sommes à Homana-Mujhar.
Debout dans un coin de l'antichambre, elle se berçait en fredonnant. Plus nous approchions de la capitale, plus elle s'était retirée dans son univers privé.
Je la pris dans mes bras, essayant de la calmer. Son ventre était énorme et dur. Il restait deux mois avant que je sois père.
— Niall ? Es-tu là ? appela ma mère de l'autre pièce.
Je sentis Gisella se raidir.
— Attendez ! dis-je, plus sèchement que je l'aurais voulu. Gisella, personne ne te fera de mal, je te le promets.
Elle ne sembla pas m'entendre. Je la laissai et rejoignis ma mère dans la salle.
— Ne dis rien, Niall, laisse-moi seulement te serrer dans mes bras ! Quatorze mois ! J'ai eu peur de ne jamais te revoir ! Rowan nous a dit que tu étais bien traité, est-ce vrai ?
— Totalement ! J'ai toujours reçu les honneurs dus à mon rang.
— Que les dieux en soient remerciés ! Mais je ne veux pas t'embarrasser avec mes pleurs.
Je souris.
— Je pourrais vous embarrasser avec les miens !
— Le messager ne s'était pas trompé, annonça mon père en entrant dans la pièce.
Je lâchai ma mère et alla vers lui. Je lui pris les avant-bras à la façon cheysulie, puis je l'attirai contre moi. J'avais souvent eu envie de le faire, mais je n'avais jamais osé.
— Leijhana tu’sai, murmura mon père. Pendant tout ce temps, j'ai dû être fort pour soutenir ta jehana... mais personne n'était là pour le jehan.
Je me dégageai de ses bras.
— Vous êtes au courant pour Ian ? Le messager vous a bien dit qu'il était vivant ?
— Oui. Où est-il ? Je pensais qu'il t'accompagnerait.
— Il est à la Citadelle. Il avait besoin de se purifier. Il a dit que vous comprendriez...
— I'toshaa-ni. ( Mon père se détourna un instant comme pour cacher ses émotions. ) Il va bien ?
— Assez. Tasha est presque guérie, mais... ( Je ne pouvais cacher la vérité plus longtemps. ) Il n'est plus le guerrier qu'il était avant notre départ pour Atvia.
— Oui, s'il a besoin du i'toshaa-ni...
Mon père avait l'air troublé.
— Qu'est-ce donc ? demanda ma mère. Je connais si peu les coutumes cheysulies...
— Un rituel de purification. Quand un guerrier sent que son âme a été souillée par quelque chose qu'il a fait, ou qu'on lui a fait, il doit se purifier.
— Niall, dit soudain ma mère, est-ce Gisella ?
Je me tournai vers la porte. Elle était là, à demi cachée par le rideau de séparation. J'allais à elle et je la pris par le bras.
— Gisella, je t'assure, tu n'as nul besoin d'avoir peur.
Je l'attirai dans la pièce.
— Par les dieux ! s'exclama ma mère. Cette petite est déjà enceinte !
— Niall..., dit mon père, visiblement surpris.
— Elle est très fatiguée. Le voyage a été pénible pour elle. Quand elle se sera reposée, tout ira bien.
— Elle est la bienvenue, dit mon père. Mais ce que ta jehana voulait dire, c'est que les Homanans prétendront que l'enfant n'est pas de toi.
— Cela a-t-il de l'importance ? Depuis quand vous souciez-vous de l'opinion des Homanans ?
— Depuis le jour où j'ai compris ce que mon tahlmorra signifiait. Tu n'auras peut-être jamais cette chance. Niall, des Homanans se rassemblent autour d'un bâtard sans visage, connu comme « le fils de Karyon ». Pas son petit-fils, Niall. Son fils. A mesure que le nombre de ses partisans s'accroît, la menace contre toi grandit. Et celle contre la prophétie des Premiers Nés.
— Donal ! lança ma mère.
— Non, Aislinn. Il faut qu'il sache la vérité. Fils, repose-moi ta question quand les Homanans t'auront assassiné au nom d'Homana... Ou l'auront tuée, elle, parce que son enfant pourrait devenir une menace pour eux.
— J'ai parlé trop vite, dis-je. ( Je pris une profonde inspiration et recommençai. ) Père, je vous présente Gisella. Oui, elle porte mon enfant. Oui, le mariage doit avoir lieu aussi vite que possible. A cause de l'enfant, certes, mais aussi du bâtard de Karyon. Quel meilleur moyen d'assurer la possession du trône à notre lignée ?
Ma mère se détourna. Je ne doutais pas qu'elle était troublée d'apprendre que Karyon avait engendré un bâtard.
— Niall ? demanda Gisella. Est-ce le Mujhar ?
— Oui, dis-je doucement. C'est aussi le frère de ta mère, ton su'fali, dans la Haute Langue.
— Donal d'Homana ! dit-elle. Mon père m'a parlé de vous.
— Et a-t-il dit du bien ? demanda mon père avec un sourire désabusé.
— Non, répondit-elle avec l'innocence d'un enfant. Il affirme que vous êtes une sangsue aspirant le sang d'Atvia, et qu'un jour il vous écrasera.
— Alaric doit savoir que ce qui est arrivé est sa faute. Vous pourrez le lui dire quand vous le reverrez.
— Je ne le reverrai jamais. Je dois rester avec Niall. Il a besoin de moi.
— Il vous autorisera sûrement à rendre visite à votre père, la rassura ma mère.
— Mais Niall aura besoin de moi, répéta-t-elle. Ils m'ont dit qu'il en aurait toujours besoin.
Ma mère fronça les sourcils.
— Gisella, fis-je hâtivement, je te présente ma mère, Aislinn, la reine d'Homana.
Gisella ne s'intéressa pas du tout à ma génitrice.
— J'oubliais, gloussa-t-elle. Il y a quelque chose que je dois faire...
Toujours gloussant, elle s'essaya à une révérence devant mon père.
— Gisella, ce n'est pas nécessaire...
Elle se redressa, faisant naître le feu de dieu de sa main gauche, tandis que la droite, armée d'un couteau, frappait en direction du visage de mon père.
Je l'attrapai juste à temps. Elle se débattit en vain contre mon étreinte.
— Il est mort... mort... mort..., chantonna-t-elle.
Mon père tendit la main vers le couteau.
— Ne la touchez pas ! avertis-je.
— Niall...
— Laissez-la ! Elle est si fatiguée... Epuisée par l'enfant... Elle n'est pas vraiment elle-même...
— Elle vient de tenter de m'assassiner...
— Elle ira mieux dès qu'elle se sera reposée.
— Tu parles comme s'il s'agissait d'une aberration momentanée ! cria ma mère.
— Elle est fatiguée...
— Elle est folle, protesta Aislinn. Tu as l'intention d'épouser ça ?
— Oui.
— Folle ? demanda mon père. Ou est-ce l'œuvre de Lillith ?
— Lillith est ma mère..., chantonna Gisella.
De l'effroi se lut sur le visage de mes parents.
— Non, Gisella, dis-je. Bronwyn était ta mère.
— Elle est morte. Il l'a tuée d'une flèche pendant qu'elle volait... Elle est tombée... Elle s'est écrasée sur le sol. Dès que j'ai été née, elle est morte à cause de ses os brisés...
— Gisella, cela suffit, dis-je doucement.
— Mon père a tué ma mère, dit-elle d'un ton joyeux en suçant une mèche de ses cheveux.
— Dieux, murmura Donal. Ce ku'reshtin l'a assassinée, mais c'est moi qui l'ai forcée à l'épouser, alors qu'elle ne voulait pas !
— Donal, mon époux, tu n'avais pas le choix. Il fallait que tu obéisses à la prophétie, tu me l'as dit toi-même...
— Quand je pense à tout ce que j'ai fait au nom de cette prophétie..., cracha-t-il comme si le mot était une insulte.
— Elle est morte, chantonna Gisella. Il l'a tuée d'une flèche...
— Chut, Gisella, je t'en prie...
— Tu ne peux pas épouser ça..., répéta ma mère.
— Il le doit, dit Donal. La prophétie l'exige.
— Cette femme vient d'essayer de te tuer !
— Toi aussi, il y a bien longtemps.
Mon père m'avait raconté comment Tynstar avait fait d'Aislinn l'instrument de sa vengeance.
— Dieux ! murmura ma mère d'une voix brisée. Mais... Si elle recommence ? Tu avais Finn pour éliminer le piège mental. Gisella a passé sa vie avec une Ihlinie et un père qui te hait. Crois-tu qu'elle n'essaiera pas de nouveau ?
— Non, pas si je supprime le piège mental — s'il y en a un. Niall, tu sais ce que je dois faire.
— Elle est si fatiguée...
— Tant mieux. Elle résistera moins. Prépare-la, Niall. J'ai déjà appelé mes lirs.
Je fis de mon mieux pour expliquer à Gisella ce qui allait se passer, et tant pis si je le savais à peine moi-même. Je n'avais jamais vu mon père utiliser sa magie, à part pour se changer en loup ou en épervier.
Je mis Gisella au lit et recouvris son ventre distendu d'une couette.
— Plus que deux mois, Gisella, et tu seras libérée de ce fardeau, dis-je en mettant ma paume sur son ventre.
Sa main se posa sur la mienne.
— Un bébé, Niall ! Quelque chose qui ne se noiera pas comme mes chiots se sont noyés, qui ne se brisera pas comme mes chatons se sont brisés.
Un frisson glacé me parcourut l'échine.
— Gisella... Un bébé n'est pas un animal familier. Il est plus important que tout au monde.
— Plus que le Lion ? demanda-t-elle.
— Si cet enfant est un garçon, Gisella, il deviendra le Lion.
— Comment un homme peut-il devenir un lion ? II n'en existe plus ! Même moi, je ne peux pas me transformer en lion !
— Le Lion d'Homana, Gisella. Le Mujhar.
Elle leva les yeux vers moi.
— Es-tu le Lion, Niall ?
— Pas encore. Pas avant très longtemps.
— Mais je veux être reine.
— Aislinn n'a nulle intention d'abandonner son titre. Votre fierté devra se contenter de celui de princesse, lança une voix depuis l'entrée.
— Père, dis-je, elle sait à peine de quoi elle parle.
— Et toi, le sais-tu ?
— Bien sûr...
— Pourquoi ne t'adresses-tu jamais à moi en m'appelant jehan ? Est-ce si dur à dire ?
La réprimande me blessa.
— Vous avez Ian pour vous parler en Haute Langue.
— Et toi pour autre chose ? Ah, mes lirs me rappellent que ce n'est pas le moment. Tu viens de rentrer après plus d'un an d'absence. Je te prie de me pardonner.
Des excuses dans la bouche de mon père ? Cela était nouveau...
— Je ne vous ferai pas de mal, Gisella. Je le promets. Vous êtes cheysulie, vous savez ce que sont les dons.
— Oui, je sais beaucoup de choses, dit-elle du ton d'un enfant impatient.
Mon père ne sourit pas.
— Je m'en doute. Je vais bientôt découvrir quoi.
Je pris la main de Gisella ; mon père ne la toucha pas. Il la regarda d'un air totalement détaché. Je sus qu'il était parti ailleurs, cherchant Gisella.
Je la sentis se détendre.
Soudain je me retrouvai seul dans la pièce. Parce que j'étais un homme sans lir, une ombre sans substance, je ne pouvais faire partie de ce qui se passait.
J'entendis Gisella gémir, sa main s'agita dans la mienne. Elle se tordit sur le lit.
La main de mon père agrippa le poignet libre de Gisella.
Puis elle hurla.
— Père, non ! Attendez !
J'essayai de détacher sa main de celle de la jeune femme. Un éclair de feu jaillit dans ma tête et m'envoya bouler contre le mur.
Je rampai sur les mains et les genoux vers le lit, laissant une traînée de sang derrière moi. Mon visage était douloureux, mes oreilles tintaient.
— Niall ! Dieux, faites qu'il aille bien !
La voix de mon père. Je levai les yeux vers lui. Ma vision était brouillée, mais elle semblait s'éclaircir.
— Niall, m'entends-tu ? Il ne faut jamais toucher un Cheysuli lors d'une union mentale. Ne te l'a-t-on jamais dit ?
— Qu'avez-vous... fait à Gisella ?
— Moi ? Rien. Demande-lui plutôt ce qu'elle m'a fait. Ce que tu as senti ne venait pas de moi. C'était elle. Mais nous en parlerons plus tard. Pas en sa présence.
— Elle sera ma femme, dis-je. Il est préférable que les choses soient dites devant elle. Qu'est-il arrivé ?
— Tu as rompu le lien mental. Mais il valait mieux. Gisella s'apprêtait à m'en éjecter. Cela aurait été encore plus douloureux. Bien qu'elle ait été élevée loin de nos clans, elle possède nombre de nos possibilités. Elle a aussi beaucoup de nos forces. Mais elle n'a pas une once de notre bon sens. Quand Alaric a tué Bronwyn, il a aussi détruit l'esprit de sa fille. Ce qui lui est arrivé est trop grave ; nos dons cheysulis ne peuvent pas le guérir.
Je me tournai pour voir si Gisella avait entendu. Mais elle dormait comme une enfant, souriant dans son sommeil, contente de ce qu'elle venait d'accomplir.
— Il n'y avait pas de piège mental ? demandai-je.
— Non. Il n'y a pas trace d'une interférence ihlinie. En tout cas, pas dans son esprit. Peut-être existe-t-il un lien extérieur, forgé d'après ce que nos ennemis lui ont dit.
Lillith et Alaric...
— Quand le mariage aura-t-il lieu ?
Je m'attendais à des protestations, mais il dit seulement :
— Dès que nous aurons pris les dispositions nécessaires.
— Les choses iront mieux après.
Mon père regarda Gisella.
Il ne fit aucun commentaire.